Il y a un moment que connaissent bien ceux qui dorment mal à côté de quelqu'un qui dort bien. Trois heures, trois heures et demie. On est parfaitement réveillé. La maison est silencieuse. Et il y a cette respiration à côté, lente, régulière, indifférente — quelqu'un qui est là sans être là.

C'est une solitude à part. On n'est pas seul : c'est presque pire. Réveiller l'autre serait égoïste, et de toute façon pour lui dire quoi. Alors on reste immobile pour ne pas le déranger, et on attend.

Cet article porte sur ces heures-là. Pas sur le sommeil en général — j'ai écrit ailleurs sur les pensées qui tournent — mais sur ce qu'a de particulier le fait de les traverser à côté de quelqu'un.

Se réveiller la nuit est normal

Première chose, et elle soulage plus qu'on ne croit : se réveiller plusieurs fois par nuit fait partie du sommeil normal. Le sommeil n'est pas un bloc, il est fait de cycles d'environ quatre-vingt-dix minutes, et l'on remonte brièvement vers la surface entre deux. La plupart du temps on ne s'en souvient pas.

Ce qui fait l'insomnie du milieu de la nuit, ce n'est donc pas le réveil. C'est ce qui se passe dans les dix minutes suivantes. Si l'esprit s'allume, on ne se rendort pas. Si l'on reste dans le flou, on replonge sans rien remarquer.

Cela déplace complètement le problème. La question n'est pas « comment ne pas me réveiller », à laquelle il n'y a pas de réponse. Elle est : qu'est-ce qui, chez moi, transforme un réveil ordinaire en une heure et demie d'éveil ?

Les trois pièges des heures creuses

Regarder l'heure

C'est le geste le plus automatique et le plus coûteux. On tourne la tête vers le réveil, on lit 3 h 12, et en une seconde le cerveau a fait tout le calcul : trois heures avant la sonnerie, la réunion de demain, l'état dans lequel on sera. Le calcul déclenche l'alerte, l'alerte empêche le rendormissement.

La seule parade fiable est mécanique : tournez le réveil contre le mur, ou sortez le téléphone de la chambre. Vous ne pouvez pas décider de ne pas faire le calcul. Vous pouvez décider de ne pas avoir l'information.

Lutter

Le deuxième piège est de vouloir se rendormir. C'est le seul état qui ne se commande pas : plus on essaie, plus on est éveillé, parce qu'essayer est une activité. On se retrouve à faire des efforts pour atteindre un état qui n'arrive qu'en l'absence d'effort.

Ce qui fonctionne mieux ressemble à un renoncement : accepter d'être éveillé, décider que cette nuit sera moyenne et que ce n'est pas grave. Paradoxalement, c'est souvent à ce moment-là qu'on se rendort.

Rester au lit à tourner

Si l'éveil dure — disons plus de vingt minutes, à l'estime, sans regarder l'heure — rester couché est contre-productif. Le lit finit par être associé à l'éveil et à l'agacement, et cette association se renforce nuit après nuit.

Mieux vaut se lever, aller dans une autre pièce, lumière faible, une activité ennuyeuse et sans écran, et revenir quand le sommeil revient. C'est contre-intuitif et c'est l'une des mesures les plus solides qui soient contre l'insomnie chronique.

Ce que le partenaire change

Voilà ce qui rend ces nuits différentes des nuits en solitaire, et dont on parle beaucoup moins.

On s'interdit de bouger

Ne pas réveiller l'autre est une attention louable qui se retourne : on reste figé, tendu, dans une position qu'on ne choisit plus. Or l'immobilité forcée est un excellent moyen de rester éveillé.

Le remède n'est pas de faire du bruit. Il est d'en parler de jour — « si je me lève la nuit, ce n'est pas contre toi, ne t'inquiète pas » — pour que l'un puisse bouger sans culpabilité et que l'autre ne s'alarme pas.

On rumine sur le couple

Les heures creuses sont un très mauvais conseiller conjugal. Tout y paraît plus grave, plus définitif, plus irréparable. La phrase de la veille devient un symptôme, le silence du dîner devient un verdict. À trois heures du matin, le cerveau ne dispose pas de ses ressources de nuance.

Une règle simple, et que je donne souvent : aucune conclusion prise entre minuit et six heures n'est valable. Notez-la si elle insiste, relisez-la à midi. Neuf fois sur dix elle aura beaucoup rétréci. Ne réveillez pas l'autre pour une conversation à cette heure-là, elle tournera mal.

On finit par en vouloir à celui qui dort

C'est le sentiment le moins avouable, et il est très répandu. On regarde quelqu'un dormir paisiblement pendant qu'on souffre, et quelque chose se serre. Ce n'est pas rationnel, ce n'est pas de sa faute, on le sait parfaitement, et cela ne change rien.

Le seul traitement de ce ressentiment est de le dire, de jour, calmement. Non pas « tu dors et moi pas », mais « les nuits sont dures en ce moment, et parfois je t'en veux de bien dormir, alors que tu n'y peux rien ». Nommer désamorce. Le taire le fait grandir.

Quand ça vient de l'autre

Parfois le réveil n'est pas spontané : c'est le ronflement, les mouvements, la couverture. Ce sont des causes matérielles, elles ont des solutions matérielles, et elles n'ont pas à devenir des griefs. J'ai détaillé le cas du ronflement ici, y compris le signe qui doit faire consulter un médecin plutôt que chercher des bouchons d'oreilles.

Ce qui se joue vraiment

Si vos nuits sont hachées depuis des semaines, il y a de fortes chances que le sommeil ne soit pas le sujet. Le sommeil est un excellent baromètre : il enregistre ce qu'on n'a pas réglé dans la journée, et il le restitue à trois heures du matin avec une fidélité désagréable.

La question à se poser n'est donc pas seulement « comment mieux dormir », mais qu'est-ce qui, en ce moment, n'a pas de place ailleurs que dans mes nuits ? Une décision repoussée, une conversation qu'on n'a pas, une situation qu'on endure sans se l'avouer. Les réveils cessent souvent d'eux-mêmes quand la chose a trouvé son lieu.

C'est précisément le travail de la thérapie brève : identifier ce qui pèse, et chercher le plus petit pas qui le déplace. Cela se compte en séances, pas en années — et si vous hésitez sur la porte à laquelle frapper, j'ai mis les options à plat ici.

Sur le sommeil partagé lui-même, j'en ai fait un livre : Bien dormir à deux, ça s'apprend…. Il traite des réveils nocturnes, des rythmes décalés et de tout ce qui se négocie, la nuit, sans qu'on en parle jamais le jour.

Une dernière chose. Si les nuits blanches s'accompagnent d'une tristesse qui dure, d'une perte d'envie ou d'un réveil systématique très tôt le matin sans pouvoir se rendormir, parlez-en à votre médecin. Le sommeil est parfois le premier symptôme visible d'autre chose, et c'est une bonne raison de consulter, pas une raison de s'inquiéter.